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Le Niger, toujours l’artère économique de l’Afrique de l’Ouest

QUELQUES JOURS POUR DECOUVRIR LE «FLEUVE DES FLEUVES »

Eric Messier ©

(Mali)

Publié dans le quotidien La Presse.

Son nom provient de l’expression berbère gher-n-igheren : Niger, le fleuve des fleuve. Les Maliens en sont non seulement fiers mais aussi largement tributaires pour leur subsistance.

Avec son immense boucle née dans le massif du Fouta Diallo, en Guinée, qui va se jeter 4000 kilomètres plus tard dans l’Atlantique, au Nigéria, les 30 000 kilomètres carrés de son delta intérieur, où rien n’est tout à fait la terre et rien vraiment de l’eau, et l’histoire millénaire qu’il charrie, le Niger a de quoi justifier les superlatifs qu’on lui a prêtés.

Le fleuve-roi a donné au Mali, depuis les grands royaumes soudanais et jusqu'à nos jours, une source de vie sans prix entre la savane et le Sahara, qu’il continue de narguer. Par-dessous tout, il est un axe privilégié de pénétration, de commerce et de communication dans ce pays, devenu l’un des plus pauvres du monde.

Le Niger est aussi, et cela n’a rien pour nuire, un long fleuve tranquille d’une très faible dénivellation qui a attiré nombre d’aventuriers et de touristes, une fois passés les grands explorateurs des 18e et 19e siècles : Laing, Barth et Caillié, surtout, qui a « découvert » la mystérieuse Tombouctou, porte du désert. Son cours reporté sur des cartes, le Niger a aussi été un facteur déterminant de la pénétration coloniale de la fin du 19e siècle.

Sur les traces des explorateurs et du commerce

Aujourd’hui, le Niger est revenu à ses fonctions pacifiques. La fébrilité du port de Mopti nous rassure sur sa vitalité : le Niger est toujours l’artère vitale de l’économie du Mali avec le poisson, les engins de pêche, les céréales. On y vient couramment du Burkina-Faso et de la Côte d’Ivoire. La navigation y est toujours active, et les gros tonnages fort confortables de la Compagnie malienne de Navigation assurent, en période de crue de juillet à décembre, les longues liaisons jusqu'à Gao, l’autre grande porte du Sahara.

En décrue, ces géants tombent en cale sèche, pinasses et pirogues ont alors la voie libre. Mais attention : tout devient hasardeux ! En avril, par exemple, quand le Niger est à son plus bas niveau, il faut compter au moins sept jours et autant de nuits (passées dans les villages riverains) pour vaincre les 400 kilomètres séparant Mopti de Tombouctou. Et encore, il faut parfois pousser la pinasse et la délester pour la libérer des sables où elle s’enlise. Pour aventuriers authentiques seulement. Les autres emprunteront la route improvisée (neuf heures) ou les vieux coucous russes toujours en opération à Sévaré, la voisine de Mopti: l’aller simple est à 45 000 Francs locaux (FCFA), soit 125.00, mais requiert seulement 50 minutes !

Avant d’embarquer sur une pirogue pour quelques jours, il faut négocier le coût et les services. C’est l’Afrique : tout se négocie, c’est même la règle. Les structures touristiques sont encore de type informel : le voyageur peut choisir sur place son piroguier et négocier avec lui. La proposition de Adama Kassé est raisonnable : 13 000 FCFA (34.00) par jour et par personne, jusqu'à quatre ou cinq jours.  

Le fleuve est calme et d’un émeraude translucide. C’est avril : le soleil est implacable, il fait 40 celcius mais il y a un vent modéré. Nos deux jeunes piroguiers, Mohamed et Amouen, qui font la cuisine à même la pirogue, ajustent le toit de paille, embarquent les vivres, riz, nouilles, eau potable, thé (nous trouverons le poisson chez les pêcheurs croisés sur le fleuve), mouillent les longs bâtons qui nous pousseront: on peut y aller. Le voyage sera même reposant, inch Allah ! Amouen, découpé au ciseau, chantonne dans sa langue et celle de 15 millions d’Africains, le bamana. Mopti mérite bien son titre de Venise du Mali.

Nous empruntons d’abord le fleuve Bani, qui baigne Mopti, là où il se jette dans le Niger, dont il est en fait le seul affluent, sur sa rive droite: ceux qui ont existé jadis à l’ouest sont disparus sous l’avancée du désert.

Premier arrêt, un petit zoo sans nom où nous sommes reçus selon la tradition malienne par Alhousseyni Toure. Quelques crocodiles et tortues enlevés au fleuve, un grand singe. Il nous donne sa carte. Il espère des fonds du secteur privé car le gouvernement a d’autres bêtes à fouetter. Mais Toure se débrouille déjà bien : pour faire une photo, c’est 500 FCFA (1.50) !

Bientôt, la pirogue bifurque pour emprunter un des nombreux bras du Niger. Pas de bruit de moteur, les rivages sont déserts: l’eau est tellement basse (jusqu'à 7 mètres de moins que lors des crues) que les villages sont hors de vue. Il y a bien sur la rive quelques femmes affairées au lavage et dont certaines, nues et souriantes, nous saluent en français, à tout juste cinq mètres du rivage. Mais aucun indice que nous voguons en fait sur la colonne vertébrale d’un pays de 10 millions d’habitants.

De fait, cette aventure permet un contact approfondi avec le vrai pays ; les rives qui défilent à portée de voix livrent les visages d’une vie quotidienne qui reste non troublée par le passage du bateau. C’est surtout le Mali d’hier qu’on découvre ainsi : villages en roseaux et cités fortifiées, grandes mosquées de banco, escales de pirogues marchandes. Dans le delta central, très large secteur inondable, les marchés locaux sont rapprochés. Ils constituent un réseau géographique mis en place au cours de la période coloniale et dont les mailles ne mesurent pas plus de 15 kilomètres .

On se plaît à imaginer les mêmes pirogues et pinasses il y a plusieurs siècles, chargées de marchandises fabuleuses destinées au carrefour commercial de Tombouctou mais souvent transigées, comme aujourd’hui , dans les villages riverains, fondées et encore habités par les autochtones Bozo, Peuhl, Songhaï, Marka.

Sur notre pirogue de quatre tonnes (la limo) faite de lengo par les Bozo de Mopti, seuls nos vêtements et baladeurs, de même qu’une antenne de télécommunication par delà les rives dénudées, sauf quelques vaches et moutons broutant de rares herbes, témoignent que nous sommes quelque part à la fin du 20e siècle. Pourquoi s’en formaliser ? Sur la très officielle carte d’identité nationale de Mohamed on lit pour toute date de naissance : vers 1976. C’est un  peu ça aussi l’Afrique.

C’est l’heure du dîner. Riz, poisson, et l’incontournable rituel national du thé: il revient au plus jeune de préparer la délicieuse infusion en trois étapes : la première, plus corsée, se veut amère comme la mort et la dernière, douce comme l’amour.

Une nuit au village

Il est 17 heures, nous arrêterons cette nuit au village de Sare-Seyni. Amarrer la pirogue, délester l’équipement, marcher jusqu’au village, à 800 mètres (décidément, le fleuve a soif !), salutations et politesses d’usage, les gens sont heureux de nous voir. Le même accueil chaleureux dans ce village calme, sans électricité ni eau courante. Nous partageons le repas de poisson. Des enfants avec leurs petits seaux patientent : « « Allah karibou », la charité. Il se régaleront de nos restes. C’est la forme que prend ici ce que nous appelons chez nous l’assistance sociale. Par ici, personne ne sera jamais assez pauvre pour laisser autrui mourir de faim ; c’est d’ailleurs une loi coranique. Ce qui n’en est pas une, c’est l’offre « traditionnelle », acceptée par Mohamed, de passer quelques bons moments avec « la fille » du village, moyennant quelques milliers de FCFA. Nous dormirons sous un ciel sans lune ni nuages, à la belle étoile. D’innombrables étoiles.

Au matin, une vingtaine de villageois honorés nous raccompagnent à la berge. Echange de cadeaux, noix pour nous, comprimés d’ibuprophène pour l’arthrite de la vieille Aminata. C’est vrai qu’ils nous appellent les toubabous (Blancs) à cause des premiers explorateurs européens qui comptaient souvent des médecins, les toubibs.

Nous nous souviendrons aussi du grand village de Kotaka, pourtant sorti de nulle part, pour son énorme et magnifique mosquée extrêmement symétrique et parce que c’est la première fois que nous mangeons un poulet attrapé par nous-mêmes, à la demande de la villageoise elle-même.

Quelques grandes oies aux ailes bleues, enfin, et ces oiseaux pêcheurs que les Songhaï appellent chancharou (mouettes du Niger), en immense attroupement qui s’enfuit d’un vol divinement synchronisé. On jurerait un seul organisme dansant un ballet syncopé, ondulant selon les caprices du vent. Au loin dans la tranquillité, deux tornades blanches, spectacle commun par ici, complètent le tableau surréaliste. Voilà Mopti, la plage.

Tiens, c’est jour de baignade.


(Originalement publié dans le quotidien La Presse)
 
     
     
 
 
   
Copyright © 2015 Éric Messier, textes et images